• Commerce Équitable France

Quelles solutions pour un cacao zéro déforestation ? Regard croisé

Dernière mise à jour : 1 déc. 2021

Ce mois-ci, le programme EQUITE vous propose un regard croisé sur les enjeux de lutte contre la déforestation pour la filière cacao en Afrique de l’Ouest : Christophe du Castel, chef de projet forêts et biodiversité à l’Agence Française du Développement (AFD), et Fortin Bley, producteur de cacao en Côte d’Ivoire et vice-président du Réseau Ivoirien du Commerce Équitable (RICE).



Assurer le monitoring de la déforestation dans les zones de production de cacao en Afrique de l’Ouest et apporter aux consommateur.rice.s des garanties d’un « cacao zéro déforestation » constitue un enjeu majeur de l’Initiative française pour un cacao durable. Selon vous, quels sont les principaux défis que les parties prenantes de la chaîne de valeur devront relever ?


Fortin Bley : Les principaux défis que doivent relever les parties prenantes sont d’abord le développement d’une approche commune, qui intègre toutes les parties prenantes de la chaîne de valeur dans la prise de décision : le Parlement européen, les chocolatiers et les consommateurs, sans oublier les producteurs de cacao. Par ailleurs, la communication au niveau des producteur.ice.s doit être améliorée, car ils ne sont souvent pas informé.e.s des évolutions réglementaires en cours et pourraient être surpris. Les gouvernements des pays de production de cacao doivent davantage soutenir les producteur.ice.s avec des mesures d'accompagnement au sujet de la déforestation, autrement, ces derniers se retrouvent brutalement chassés des forêts classées, appauvris et sans logis. Il faut garantir une rémunération décente des producteur.ice.s pour la production de cacao, et des dédommagements financiers ou des programmes d’accompagnement des producteur.ice.s pour les aider à ne plus dépendre d’un cacao qui déforeste et à trouver d’autres sources de revenus.


Christophe Du Castel : La production de cacao dépend fortement des particularités locales : zones de production, écosystèmes et populations. De cette diversité, le facteur humain et les dynamiques sociales prévalent, car ils induisent de fortes tensions. Par exemple, les relations entre les travailleurs immigrants et les autochtones peuvent être génératrices de conflits. Pour atteindre un cacao zéro déforestation, il faut que les régions qui subissent des pressions foncières importantes puissent tirer les leçons de l’histoire des régions où la production de cacao s’est stabilisée.


Quels sont selon vous les principaux défis à relever pour les producteur.rice.s et leurs coopératives?


Christophe Du Castel : Étant donné que la pression humaine et démographique sur les forêts est forte dans ces régions, le foncier constitue le principal défi à relever pour les producteur.ice.s et leurs coopératives. Tout d’abord, la colonisation des forêts classées doit se réduire, en sachant que le producteur est souvent le plus pauvre et la première victime du système. S’il est difficile de contrôler cette avancée sur les forêts, il revient aux autorités ivoiriennes de contrôler l’expansion des terres agricoles. Ensuite, concernant les populations déjà installées et qui ont stabilisé leurs revenus à travers la production cacaoyère, un processus doit être imaginé amenant cette population vers des systèmes plus durables, tout en préservant leurs revenus. Enfin, les producteurs de cacao qui ne sont plus sur des zones de colonisation prohibées doivent être soutenus pour que leur production soit plus intensive et rémunératrice.


Fortin Bley : Les producteur.ice.s de cacao doivent arrêter d’étendre leur plantation pour cultiver sur des espaces plus réduits et intensifier leur production. De mon point de vue, les principaux défis sont de stopper la déforestation, de préserver les forêts protégées encore existantes et de s’aligner aux décisions prises à l’échelle nationale et internationale en matière de lutte contre la déforestation importée. Tout cela ne pourra pas se faire tant qu'une rémunération décente n'est pas assurée aux producteur.ice.s pour la production de cacao. D'autant plus que ces décisions se répercutent directement sur les coopératives et les producteur.ice.s car leur mise en œuvre opérationnelle sur le terrain implique un dispositif humain important et la traçabilité a un coût. Je considère qu’une grande politique de restauration des forêts devrait être mise en place en Côte d’Ivoire, qui ferait coopérer ensemble les ONGs, les coopératives, et les communautés qui vivent à proximité des aires protégées ou forêts classées.



Quels leviers identifiez-vous à votre niveau pour concilier le double agenda « préservation des forêts/aires protégées » et « amélioration des revenus des producteur.rice.s » ?


Christophe Du Castel: Pour répondre à la question de la déforestation, il faut d’abord s’assurer que les populations soient reconnues et que les droits fonciers soient respectés par tous. Un verger cacaoyer ne sera jamais une réserve forestière. Il faut identifier des itinéraires techniques qui proposent un équilibre entre préservation de la biodiversité et impératif d’amélioration de la production, associant des essences diversifiées sans impacter la productivité. Etant donné que les vergers de cacaoyers ont actuellement des niveaux de productivité très faibles, il est nécessaire d’amener les producteurs vers des systèmes qui restaurent ces forêts et les relocaliser progressivement vers d’autres zones. Ces mesures doivent être prises avec pour objectif de préserver les producteurs et leurs revenus.


Fortin Bley: D’une part, la protection des forêts doit être élevée, et d’autre part, les producteur.ice.s doivent être aidés à la diversification de leurs cultures. Il faut en effet accompagner les producteur.ice.s pour qu’ils associent leur culture avec des arbres forestiers et fruitiers qu’ils auront identifiés en amont. Ils identifieront ainsi les arbres qui leur seront bénéfiques sur le plan alimentaire et pharmaceutique. En effet, planter des arbres inutiles pour le producteur et contre son gré, l’amènera à les couper pour se chauffer ou se meubler. Il faut que les droits forestiers soient appliqués pour permettre cela. Un prix plus rémunérateur est aussi une nécessité: les producteur.ice.s veulent être rassurés et justement rémunérés pour leurs efforts consentis.

Le commerce équitable permet aux producteurs d’améliorer leurs conditions de vie. Je pense sincèrement qu’il faudra créer une émulation en donnant des primes liées à l’agroforesterie. L’agroforesterie est un maillon dans la chaîne de production mais elle ne garantit pas à elle seule une qualité de vie supérieure.



Nous sommes en 2030 et l’Initiative Française pour un Cacao Durable est parvenue à atteindre en grande partie les objectifs qu’elle s’était fixés : Quels ont été, selon vous, les facteurs de succès et principales conditions réunies ?


Christophe Du Castel: Parmi les facteurs de succès, un système de traçabilité du cacao exigeant devra être développé, permettant de gérer les importations de cacao au regard des zones de production à risque. Il s’agira de tracer le cacao en fonction de son origine, et sur cette base demander aux distributeurs et importateurs de se positionner sur cette question du risque. Cela permet de partager la responsabilité des producteurs avec les autres acteurs de la filière au travers de la SNDI, en identifiant avec eux les chemins de changements pour parvenir à une filière transparente.


Fortin Bley: En 2030, les facteurs de succès de l’Initiative Française pour un cacao durable sont le suivi et l'évaluation des projets, et toutes les parties prenantes, à savoir les gouvernements, les producteur.ice.s de cacao, les chocolatiers et les consommateurs, ont acceptés d’assumer les parts de responsabilités. Le succès de cette initiative nécessiterait selon moi que les partenaires au développement et les acheteurs se soient appropriés les valeurs du commerce équitable et augmentent leurs efforts, que les coopératives soient sensibilisées à l’agroforesterie, et que les revenus des producteurs se soient améliorés.


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